Sur mon radar cette semaine

Alain Giguère

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Croyez-vous que les immigrants menacent la pureté du pays? 53 % le croient au Québec, 42 % au Canada anglais (et La Juive de Fromental Halévy)

Catégories: Sur mon radar cette semaine

Publié le 09-25-17 à 15:55

L'afflux de réfugiés aux frontières du Québec au cours des dernières semaines a mobilisé beaucoup d'espace médiatique, particulièrement dans la belle province, ce tout en relançant le débat public sur l'impact potentiel de l'immigration sur l'identité nationale et sur les coûts associés à leur accueil.

Ce nouveau contexte nous inspira la mise à jour des résultats d'une question que nous suivons depuis des années sur l'attitude des gens face à l'immigration : « Globalement, il y a trop d'immigration et cela menace la pureté du pays » («Êtes-vous tout à fait d'accord, plutôt d'accord, etc.). Or, s'il peut paraître discutable moralement de poser de telles questions, les réponses obtenues, comme leur évolution au cours des derniers mois, apparaissent tout à fait saisissantes sur le plan sociologique.

En août, dans la foulée des demandes d'asile à nos frontières, plus d'un Québécois sur deux (53 %) s'estimait en accord avec une telle affirmation, une hausse de 16 points depuis janvier lors de notre dernier sondage annuel sur le changement de valeurs au pays! (On est passé de 37 % à 42 % dans le reste du pays durant la même période).

On peut donc certainement conclure que la venue en nombre inhabituel de ces demandeurs d'asile a provoqué cette impétueuse réaction de l'opinion publique. Réaction qui s'est fait sentir principalement au Québec, car c'est aux portes de cette province que le phénomène a eu lieu; mais aussi un peu au Canada anglais, les médias d'information y faisant état de la situation.

Les réfugiés, les immigrants et la peur de l'autre

Les caractéristiques socioculturelles et sociodémographiques de ceux qui considèrent l'immigration comme une menace à la pureté du pays en disent beaucoup sur ce qui suscite une telle attitude.


Ces individus expriment une vive crainte d'exclusion sociale, si ce n'est un sentiment d'exclusion pur et simple. Ils ont l'impression que la société change trop vite et qu'elle ne fait plus de place pour des gens comme eux. Comme si l'exclusion dont ils ont l'impression de faire l'objet prenait notamment racine dans des privilèges et accommodements indus qu'ils croient que l'on accorde aux immigrants, et ce, à leurs dépens.

Ils vivent la diversité sociale grandissante comme une menace à leur équilibre de vie (diversité qui provient de l'immigration, mais aussi des changements de mœurs dans la société). Ils y perdent leurs repères, les balises avec lesquelles ils conçoivent « leur » monde. Ils ont l'impression de ne plus avoir de contrôle sur leur vie, emprise qu'ils perdent au profit de tendances qui les dépassent et dont l'immigration fait partie, tout comme la globalisation des marchés et des sociétés.

Ils voient la société de plus en plus comme une jungle impitoyable, de laquelle ils peuvent se faire éjecter à tout moment (s'ils n'ont pas l'impression de l'avoir déjà été). Ils sentent leur identité sociale menacée, tout comme l'identité culturelle de « leur » nation.

Ils deviennent aussi très cyniques à l'égard des institutions, des politiciens (« traditionnels ») et des élites de la société. Ils les considèrent comme responsables d'un laisser-aller qui mène la société vers la dérive.

De façon générale, ces individus appartiennent à une classe moyenne qui se sent malmenée par les changements sociaux et technologiques, par la globalisation à laquelle l'immigration est associée dans leur esprit. Ils exercent des métiers techniques, ils sont cols bleus, vivent en région, dans de petites localités (souvent mono-industrielles), tout en ayant des niveaux de revenus et de scolarité inférieurs à la moyenne.

L'immigrant, l'autre, devient par sa différence un symbole, une icône, un signe, dépersonnalisé, déshumanisé, portant en lui la source de la désintégration des repères de la société traditionnelle auxquels ceux qui s'y sentent plus vulnérables tiennent tant. L'immigrant symbolise la menace que le nouveau monde fait peser sur eux et sur les valeurs traditionnelles de la société.

Ce genre de mouvance sociale est à la source de la montée du populisme en politique dans la plupart des pays occidentaux actuellement. L'afflux d'un nombre record de demandeurs d'asile au mois d'août au Québec est venu exacerber ces visions menaçantes associées à l'immigration.


Un défi de société

Même si certains pays ont et vont continuer d'élire des politiciens populistes ayant comme programme de freiner l'immigration et la globalisation avec des politiques identitaires et protectionnistes, les tendances à la mondialisation vont se poursuivre et ceux qui vont vouloir s'isoler vont finir par en souffrir.

Les mouvements migratoires, comme les flux de réfugiés, vont se poursuivre. Les déplacements de populations risquent de s'accélérer compte tenu des effets des changements climatiques et des conflits régionaux.

D'un autre côté, sur le plan démographique, notre population ne se remplace plus et vieillit rapidement. L'immigration viendra fournir une main-d'œuvre dont notre économie aura grandement besoin.

Notre société, et nos institutions devront mettre de l'avant des moyens pour favoriser le vivre ensemble dans un contexte de diversité croissante. Il ne s'agit pas uniquement de combattre la xénophobie et le racisme. Mais aussi de promouvoir la richesse de cette diversité, l'apport de l'autre, l'intérêt de sa différence (sans en oublier la beauté) ainsi que son humanité.

La tentation du populisme va surement continuer de prendre de l'ampleur. Certains politiciens n'ont pu s'empêcher de « surfer » sur la vague au cours des dernières semaines. Les risques de dérapage sont là. Un « Trump » canadien pourrait émerger. La démocratie pourrait y perdre au change.

La Juive de Fromental Halévy

Si l'immigrant porte en lui la menace d'une désintégration progressive du tissu social traditionnel, les juifs n'ont cessé de jouer ce rôle au cours des siècles. Ils ont servi de boucs émissaires aux politiciens qui visaient à créer des diversions politiques : unir les populations derrière soi en identifiant un ennemi commun. Le Juif a été cet « autre » qui menace et pervertit.

Ainsi, comme clin d'œil lyrique cette semaine, j'ai pensé à vous présenter un extrait de La Juive de Fromental Halévy. Dans l'histoire de cet opéra qui se passe au 15e siècle en Italie, lorsque l'on apprenait qu'un juif et un chrétien avaient des relations sexuelles, le chrétien était excommunié, le juif tué.

L'extrait retenu ici montre un père juif qui voit sa fille condamnée au bucher parce que, notamment, il refuse de se convertir au christianisme (c'est plus compliqué que ça, mais enfin...).

La Juive : Fomanthal Halévy - Neil Shicoff, Krassimira Stoyanova, Simina Ivan, Wiener Staatsoper, Vjekoslav Sutej (dir.) - Deutsche Grammophon DVD, 2004