Sur mon radar cette semaine

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Avez-vous besoin de vous fixer des défis pour vous maintenir stimulé? 60 % des Canadiens nous disent que oui (et Così fan tutte de Mozart)

Catégories: Sur mon radar cette semaine

Publié le 01-22-18 à 16:31

Une des motivations fondamentales dans la psychologie des individus dans les sociétés modernes est certainement le besoin d'accomplissement (ce que l'on nomme « need for achievement » en anglais) : le besoin de se surpasser, de développer et de maîtriser des habiletés de haut niveau, de s'efforcer d'atteindre des buts difficiles, une détermination à gagner, à s'imposer.

Le concept fut popularisé dans les années 60 par un psychologue américain du nom de David C. McClelland qui tirait notamment comme conclusion que dans une société, plus les gens sont habités par ce besoin (plus ils sont « achievers »), plus on y assiste à un développement et une croissance économique soutenus (The Achieving Society - Princeton, D. Van Nostrand Company, Inc. - 1961). Même si sa théorie fut remise en question à plusieurs reprises, d'autres facteurs influant sans nul doute sur le développement économique d'une société, il n'en demeure pas moins que la présence d'une masse critique « d'achievers » dans cette dernière va certainement contribuer à son dynamisme.

Or quant à nous, notre besoin d'accomplissement au pays a connu des hauts et des bas au cours des dernières années. En 2017, notre dernière année de mesure d'un de nos indicateurs privilégiés pour mesurer ce phénomène, trois Canadiens sur cinq (60 %) s'estimaient en accord avec l'affirmation « Je me fixe à moi-même des buts difficiles que je m'efforce d'atteindre » (63 % au Québec et 58 % au Canada Anglais).

Notons que les plus « mordus », les plus motivés par ce besoin d'accomplissement ne représentent que 14 % de la population (13 % au Québec). Mais malgré tout, dans des horizons de près des deux tiers des gens en accord avec l'énoncé, on atteint quand même une masse critique intéressante « d'achievers » (« convaincus » comme « modérés ») pour maintenir un certain niveau de dynamisme à notre société.

Il est aussi fascinant d'observer la relation de ce phénomène avec l'âge des gens. Si 60 % des Canadiens sont en accord avec l'énoncé cité plus haut, cette proportion est de 75 % chez les 18-24 ans et descend progressivement et linéairement jusqu'à 47 % chez les 65 ans et plus. En vieillissant, notre besoin d'accomplissent, ce dynamisme, se tarit. Ce qui est un peu inquiétant dans un contexte de vieillissement de la population!

Les défis personnels et les performances de l'économie

Par ailleurs, ce taux « d'achievers » varie de façon importante selon les contextes socioéconomiques, ce qui devient un indicateur fort intéressant sur la « posture mentale » générale de la société. Durant les années 2000, on a assisté à une certaine progression de ce besoin d'accomplissement. De l'an 2000 à 2006, tout comme en 2017 et de façon constante, 60 % des Canadiens étaient en accord avec l'énoncé cité plus haut, mais de 2006 à 2012, on est passé graduellement à 68 %. Les conditions économiques favorables d'avant la récession semblent avoir stimulé un certain dynamisme chez les gens, posture mentale qui s'est poursuivie jusqu'en 2012 malgré la récession. Lors de cette dernière, une certaine résilience s'est exprimée chez les Canadiens (plusieurs autres de nos indicateurs nous ont aussi suggéré cette interprétation), résilience qui s'est épuisée à partir d'environ 2012. À cette époque, les Canadiens ont fini par avoir l'impression que l'après-récession ne nous apporterait pas un monde plus facile à aborder, que la vie devenait infiniment plus complexe et incertaine, qu'un nouveau monde nous était tombé dessus et qu'il était là pour rester.

Ainsi, on allait observer une chute vertigineuse de notre taux « d'achievers », passant de 68 % en 2012 à 56 % en 2016, une dégringolade de 12 points en quatre ans! L'après-récession n'étant pas vraiment moins menaçante pour la majorité des gens que la récession elle-même (sur les plans économique, social, écologique, etc.), notre dynamisme en a visiblement souffert.

Par contre en 2017, parallèlement -doit-on souligner- à une performance appréciable de l'économie, ce taux « d'achievers » est remonté à 60 %. Il serait certainement abusif de proposer un lien « causal » entre cette dernière performance de l'économie et nos mesures du nombre « d'achievers » au pays (ou l'inverse), mais la synchronicité des mouvements de ces indicateurs est quand même à souligner. D'autant plus que comme nous disons souvent dans notre métier « une hirondelle ne fait pas le printemps », il faut donc être prudent quant à cette soudaine remontée du taux d'achievers en 2017. Nos prochains sondages sur le sujet viendront confirmer (ou non) cette tendance.

Le défi comme moyen d'expression personnelle

Il est fascinant d'observer le rôle que joue le défi dans la vie des gens qui en expriment le besoin. Il devient une source de sens, le moyen d'exprimer qui ils sont, de se connecter à eux-mêmes. Le défi, sa réalisation et la façon avec laquelle on le réalise, devient une source d'expression de sa singularité, de qui nous sommes, une source d'épanouissement personnel, tout comme un marqueur social. Le défi sert à nourrir notre identité, à la fois pour soi comme pour la communiquer aux autres.


En effet, le défi est aussi une source d'expériences de statut, une façon de marquer son identité sociale, d'affirmer la « force » de son identité.

Notons aussi que ces « achievers » entretiennent certains fantasmes pour la désobéissance civile, comme si pour arriver à ses fins, tous les moyens pourraient être justifiables!

Le défi comme capital social

Ainsi, même si la thèse de McClelland a été décriée comme simpliste, trop causale, il reste quand même que le besoin d'accomplissement comme motivation chez les gens est certainement un moteur important dans l'ajout de valeur dans la société, qu'elle soit économique, culturelle ou autre. Devant les nombreux changements que l'époque nous réserve, il est certainement fort à propos qu'une masse critique d'individus au pays prennent la vie à bras le corps et décident de se mettre au défi et de se dépasser de façon significative.


Ils peuvent tous contribuer à insuffler une heureuse vitalité à notre société. En espérant que les années qui viennent sauront apporter des contextes favorables à ce besoin de défis.

Così Fan Tutte de Mozart

Mon clin d'œil lyrique de cette semaine s'inspire de Così fan tutte de Mozart. Un des défis les plus célèbres que l'on retrouve dans les livrets d'opéra est certainement celui lancé à deux jeunes hommes de prouver la fidélité à toute épreuve de leurs fiancées, alors qu'on tente de leur faire croire que cette fidélité relève de l'utopie (ainsi font-elles toutes - Così Fan Tutte - y entend-on, en parlant de la supposée inconstance des femmes).

L'extrait retenu ici nous montre justement ce défi qui est lancé à ces jeunes hommes de mettre à l'épreuve la fidélité de leurs amoureuses. Le tout, dans une superbe production, très moderne, de l'opéra de Madrid, mise en scène par Michael Haneke, le Robert Lepage des Autrichiens.

Wolfgang Amadeus Mozart : Così Fan Tutte – Anett Fritsch, Paola Gardina, Juan Francisco Gatell, Andreas Wolf, Kerstin Avemo, William Schimell, Chorus and Orchestra of the Teatro Real de Madrid, Sylvain Cambreling (Dir.), Michael Haneke (Prod.), C Major Entertainment GmbH, Berlin, 2013.