Sur mon radar cette semaine

Alain Giguère

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Est-ce que le changement vous effraie ou vous stimule?

Catégories: Sur mon radar cette semaine

Publié le 03-20-18 à 13:20

Les Canadiens sont divisés : 50 % en sont effrayés, alors que 50 % sont stimulés par le changement, respectivement 43 % et 57 % au Québec. (Et l'Air de la folie dans Lucia di Lammermoor, tel que revisité par Luc Besson dans Le Cinquième Élément)

Le changement est devenu l'un des constituants les plus fondamentaux des sociétés modernes. L'évolution technologique est certainement l'un des principaux moteurs des transformations que l'on vit, mais il n'est certainement pas le seul. L'immigration, la diversité sociale, la mobilité des gens, la compétitivité des marchés, la financiarisation de l'économie, le climat, etc., la vie se transforme et se complexifie de jour en jour. Tous ces phénomènes ont des impacts bien réels sur la vie quotidienne des gens.

De plus, non seulement nous vivons une période de changement unique, mais le rythme de ce changement ne cesse de s'accélérer. Sur le plan technologique, comme je l'ai déjà cité dans l'un de mes textes précédents, on peut certainement rappeler la loi de Greg Moore d'Intel qui voulait que la capacité des microprocesseurs double tous les deux ans, ouvrant ainsi la voie à un potentiel exponentiel de développement des applications!

Si l'on part des premières traces d'outils en pierre taillés il y a environ 2,5 millions d'années, à la maîtrise du feu à 450 000 ans avant notre ère, au début de l'agriculture il y a environ 10 000 ans ou à l'invention de la roue il y a 5 500 ans, on constate que le progrès technique a opéré de façon fort lente dans l'histoire.

Ce qui est tout aussi vrai pour la circulation de l'information. De Gutenberg avec ses caractères métalliques mobiles d'imprimerie en 1452, il fallut attendre 1894 pour la radio, 1926 pour la télévision, 1938 pour l'ordinateur, 1981 pour le PC (IBM) et 1989 pour le web (www).

Mais depuis, le « progrès » technique s'est de toute évidence emballé. Pour les années qui viennent, on parle d'une généralisation de l'internet des objets, de l'intelligence artificielle, des chaînes de blocs et de la cryptographie quantique (aouch)! Et ce rythme d'innovation n'ira qu'en s'accélérant (la loi de Moore encore).

Parallèlement à la technologie, le tissu social se transforme aussi radicalement sous nos yeux. Les conflits, la pauvreté endémique et les changements climatiques poussent des populations de plusieurs régions du monde à migrer vers les pays occidentaux où la vie est plus clémente. Cet apport migratoire vient notamment poser des enjeux identitaires chez les populations locales, nourrissant ainsi la montée des mouvements populistes.

Le tout sans oublier les changements climatiques avec toutes leurs avaries.

Le but ici n'est pas d'énoncer tous les défis de l'époque, mais bien de présenter le contexte dans lequel on peut interpréter les résultats de ma question de sondage de cette semaine.

En effet, ce nouveau thème porte sur l'attitude des gens à l'égard du changement. À l'énoncé « Le changement, c'est un problème : il est très difficile d'en suivre le rythme », un Canadien sur deux est en accord (50 %), alors qu'un sur deux est en désaccord. Cette question, et la réalité qu'elle aborde, divise donc de façon étonnante la population canadienne. Ainsi, une moitié d'entre nous « subit » le changement comme une fatalité qui s'abat sur l'époque, alors que l'autre voit des possibilités se décupler pour la société et pour nous-mêmes personnellement.

Soulignons aussi qu'il y a très peu de différences régionales sur ce sujet, à l'exception du Québec. En effet, « Joie de vivre » oblige, on observe une différence de presque dix points d'enthousiasme face au changement entre le Québec et le reste du pays (respectivement 57 % en désaccord avec l'énoncé contre 48%).

Des variations importantes sur presque toutes les caractéristiques sociodémographiques et socioéconomiques

De façon très prononcée, cette question et l'enjeu identifié, le changement, divisent les âges, les revenus, l'éducation, l'occupation et les tailles de marché!

Les jeunes, les gens ayant un haut niveau de revenu et d'éducation, les professionnels ainsi que ceux habitant dans les plus grandes régions urbaines sont ceux qui accueillent le plus favorablement le changement. Alors qu'à l'opposé, les plus âgés, ceux qui ont des niveaux de revenus et d'éducation les plus faibles, les ouvriers, spécialisés ou non, ainsi que les gens résidant dans les plus petites municipalités se sentent davantage menacés par le changement.

La vulnérabilité socioéconomique rend les gens plus inquiets face à l'époque, alors que les plus aisés en bénéficient.

Une tendance à la hausse

Par ailleurs, cette vision menaçante du changement semble être en croissance dans la société actuellement. Ce sentiment d'être dépassé par tout ce qui se transforme autour de nous s'accroît linéairement depuis 2014 (première année où nous avons posé cette question). La croissance n'est pas énorme, on passe de 45 % à 50 %, de 2014 à 2017 dans l'ensemble du pays, mais la linéarité de cette croissance nous apparaît tout à fait significative (et il est hautement improbable que la variabilité statistique des échantillons erre dans la même direction trois ans de suite).

Le monde change trop vite, les gens ont davantage de difficulté à suivre. Ce qui n'augure pas très bien pour les années qui viennent, si le rythme du changement continue à s'accélérer!

Un sentiment d'emprise sur sa vie et une capacité de vivre avec l'incertitude

Si les caractéristiques socioéconomiques et sociodémographiques permettent de comprendre un peu l'attitude des gens à l'égard du changement (la vulnérabilité versus l'aisance dans la vie notamment), les valeurs personnelles et les cordes sensibles nous permettent d'expliquer les motivations profondes et les postures mentales derrière les attitudes mesurées.


Fondamentalement, le facteur le plus déterminant est le sentiment d'emprise que les gens ressentent sur leur vie de façon générale. Certains individus ont l'impression d'avoir le contrôle sur leur vie, sur leur destinée, un sentiment d'être en mesure de réaliser ce qu'ils veulent accomplir, de maîtriser les leviers nécessaires à leur accomplissement. Cette « posture » face à la vie, cette confiance à l'égard de soi et de la vie en général prédispose les gens à accueillir le changement avec enthousiasme, le percevant comme porteur d'opportunités, pour soi comme pour la société. Ils se sentent aussi aptes à vivre avec l'incertitude que la vie moderne peut provoquer, pouvant manœuvrer dans des contextes hasardeux, ayant l'impression qu'il y a toujours des solutions aux imprévus qui se présentent.

Par contre, d'autres expriment des « postures » tout à fait inverses face à la vie actuelle. Ils ont l'impression que leur vie est déterminée par des facteurs qui sont hors de leur contrôle, sur lesquels ils n'ont aucune emprise. Les marchés mondiaux, les contraintes des entreprises et des institutions, un certain fatalisme face à la vie, une vision défaitiste les amènent à considérer le changement comme une menace. Ils aspirent à la stabilité, à un équilibre face aux « forces » du monde actuel avec lesquelles ils doivent composer. Le changement est vu par ces individus comme une source de rupture qui vient perturber cet équilibre, les plongeant dans l'incertitude (avec laquelle ils vivent difficilement).


Un besoin de pédagogie face à la vie moderne, face à la complexification du monde actuel

Avec de telles proportions de citoyens dans notre société qui vivent mal avec le changement et compte tenu du rythme effréné auquel on risque d'être confronté dans les années qui viennent, on peut certainement penser que certains chantiers sociaux devraient être mis en œuvre pour aider les gens à s'y adapter. Que ce soit par des projets d'implication sociale de la part des entreprises dans leurs engagements en responsabilité sociale ou encore des programmes gouvernementaux destinés à s'attaquer aux impacts des transformations sociales (dues à l'innovation, à la diversité croissante, aux perturbations climatiques, etc.), une pédagogie d'adaptation à la vie moderne va risquer de s'imposer dans un monde de plus en « disruptif » (vous me pardonnerez, je l'espère, cet épouvantable anglicisme).

L'harmonie sociale des prochaines années en dépendra!

L'Air de la folie de Lucia di Lammermoor dans Le Cinquième Élément de Luc Besson

Quoi de plus indiqué pour mon clin d'œil opératique sur le thème de cette semaine que de plonger dans la science-fiction, fantasmant un scénario de ce à quoi pourrait ressembler la société dans l'avenir, suite à l'évolution que l'on s'apprête à vivre. Luc Besson dans son film « Le Cinquième Élément » nous plonge dans un monde futuriste et « dystopique » dans lequel, quand même, on apprécie toujours l'opéra!

Une scène célèbre de ce film nous montre une extraterrestre chantant l'Air de la folie de l'opéra Lucia di Lammermoor de Gaetano Donizetti. L'air est chanté en fait par Inva Mula, une soprano albanaise. Tout porte à croire que la voix de la cantatrice aurait été retouchée, certaines notes et particulièrement leur enchaînement semblent humainement impossibles.

Luc Besson : Le Cinquième Élément, Bruce Willis, Milla Jovovich, etc., Columbia Pictures, 1997.